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Il aura fallu qu'un organisme microscopique s'immisce dans nos vies pour que l'on prenne conscience que notre société est une pyramide dont les pierres imbriquées les unes dans les autres sont garantes de la solidité de tout l'édifice. Il aura fallu qu'un agent pathogène sème la terreur pour que l'on comprenne l'interactivité des êtres, des actes et des choses, que ce que font les uns sert les autres, que nos vies sont liées, que le monde est rempli d'anonymes sans lesquels il tournerait beaucoup moins rond.

Nous avons tous besoins des quidam que l'on critiquait hier et qu'on adule aujourd'hui. Tout à coup ils sortent de l'ombre, ils existent, nous retrouvons enfin la mémoire, ne voyons plus que le positif, comprenons qu'ils oeuvrent pour nous et nous prions pour qu'ils tiennent parce que sans eux nos vies de confinés seraient bien moins confortables.

Nos hopitaux et notre système de santé sont performants, les urgences médicales ont une vraie vocation, les infirmières font un métier difficile qu'il serait décent de mieux rémunérer. Les agriculteurs ne sont plus des pollueurs, insensibles aux causes animales et environnementales, mais ils produisent ce qui va nous nourrir. Les campagnes sont devenues un refuge pour certains citadins que l'idée d'un confinement dans un appartement étriqué a poussé loin des villes. Le monde rural a retrouvé un attrait, notre fumier ne sent plus mauvais, nos coqs ne dérangent plus à chanter dès 4 heures du matin, notre éloignement de tout pôle culturel ne rebute plus autant, nous ne sommes plus des péquenots mais des gens simples.

Les professeurs ne sont plus des privilégiés, qui ont 6 mois de vacances dans l'année, mais les garants de l'éducation et de l'avenir de nos enfants. Les éboueurs ne sont plus des sous-qualifiés, mais assurent la propreté de nos lieux de vie, les routiers ne nous emmerdent plus avec leurs gros camions bruyants qui n'avancent pas, mais font le lien entre les usines et les points de vente. On vient de comprendre que leur camion était leur chambre et leur cuisine, les aires d'autoroute leur salle à manger et leur salle de bain, et que pour continuer à approvisionner quotidiennement nos familles, ils sont tenus éloignés de la leur. Les caissières sont super, les ouvriers d'usine sensationnels, les ouvriers du bâtiment courageux, l'industrie agro-alimentaire ne produit plus de la merde mais des produits de première nécessité. Les français sont devenus des héros à qui on dit merci.

On vient aussi de comprendre qu'il y avait un rapport de cause à effet entre l'activité humaine et la santé de la planète, que les délocalisations à outrance ont fait beaucoup de mal et que l'on paie aujourd'hui les choix faits hier.

Si je salue cette prise de conscience collective, j'aimerai qu'elle ne s'arrête pas demain, quand la crise sera passée. Qu'on ne soit plus à nouveau frappés d'amnésie, que les promesses soient tenues, que les invisibles ne retrouvent pas leur transparence. Que ces "merci" que l'on distribue à tout va ne soient pas juste "un effet corona".

Nous formons tous une chaîne dont les maillons solidaires garantissent notre survie, un seul se brise et notre existence en pâtit. Un château de carte est un empilement d'as, de rois mais aussi de valets. Si le petit "2" de la base chancelle, le château s'écroule.

Tous utiles, tous solidaires.